“L’avenir de la structure”, Jean-François Bordron et Jacques Fontanille

Extaído de afsemio.fr

Préface

L’avenir de la structure

L’imposant dossier que nous mettons en ligne sur le site de l’Association Française de Sémiotique est l’aboutissement du congrès organisé pour le centenaire de la naissance d’A. J Greimas. Ce congrès a eu lieu du 30 mai au 2 juin 2017, dans les locaux et sous le patronage de l’Unesco, à Paris. Nous remercions l’ensemble des organisateurs qui ont réussi à mobiliser pour cette occasion non seulement les élèves directs de Greimas ou certains de ses proches collaborateurs des tous débuts, mais aussi les élèves de ses élèves et de ses collaborateurs, et sans doute un peu plus loin encore, ainsi que les nombreux chercheurs qui ont été inspirés ou sollicités par son oeuvre. On observera, à la simple vue de la table des matières, la diversité des domaines pour lesquels la sémiotique, telle que Greimas l’a conçue, a pu servir de référence théorique et méthodologique.

« Greimas aujourd’hui : l’avenir de la structure ». Ce titre suggère plusieurs idées que nous voudrions d’abord souligner.

Une certaine équivalence est posée entre la pensée de Greimas et le structuralisme, en tant que paradigme scientifique localisé et daté, un épisode de l’histoire récente des idées. Mais il s’agit moins de se référer à ce mouvement intellectuel proprement dit qu’à la notion elle-même qui lui a donné son nom et dont la place est devenue centrale dans la sémiotique contemporaine. Il s’agit également de se demander si ce caractère structural qualifie spécifiquement ou non un paradigme particulier de la sémiotique (grosso modo celui issu de Saussure, Hjelmslev et Greimas). La triplication peircienne (1, 2, 3) ne serait-elle pas également une structure ? Et la sémiosphère de Lotman ? Mais sous quelles conditions et avec quelles propriétés qui les différencieraient de la première ? On pourrait aisément montrer que la deuxième (Peirce) est une structure d’emboîtements hiérarchisés, mais aussi une structure de déformation qui peut caractériser des processus, que ce soit d’interprétation ou de perception. Et la troisième, d’un tout autre genre qu’un système de dépendances, est tout de même une structure topologique, une morphologie spatialisante capable de traiter de l’information et de la signification. Il y a donc bien de l’avenir pour la structure, mais surtout si nous savons poser non seulement les conditions de recevabilité de celle que nous pratiquons, mais aussi et surtout les différences et les relations avec les autres acceptions sémiotiques de la structure. Un avenir, en somme, dans une diversification collectivement raisonnée et maîtrisée.

Que ce concept de structure ait un avenir peut en effet se comprendre de diverses façons. Une certaine ironie est perceptible dans la mesure où une structure, en tant que forme idéale, semble plutôt étrangère au temps. On a souvent reproché au structuralisme d’ignorer l’histoire et sa dialectique. Cela n’a pas empêché les sémioticiens de construire une certaine pensée de la temporalité. Si l’on voulait pourtant introduire un contexte polémique, il est certain que la question de l’histoire se présenterait d’elle-même comme la plus prégnante. Que cela soit pour l’essentiel une erreur, voire un contre-sens, comme le montrent plusieurs contributions à ce congrès, consacrées aux relations entre histoire et structure, cela reste une certaine idée reçue qu’il est toujours utile de signaler.

L’avenir cependant se conçoit mieux s’il est possible de trouver dans l’histoire la promesse d’une certaine pérennité, si l’on conçoit un avenir lisse et sans ruptures majeures. La notion de structure a une histoire faite de plusieurs histoires entremêlées, en particulier une histoire philosophique et une histoire linguistique. Ce n’est pas ici le lieu de retracer cette histoire mais il est utile de proposer à son sujet quelques repères.

Si nous nous donnons comme point d’appui la définition que Hjelmslev a proposée de la structure comme « entité autonome de dépendances internes » (Hjelmslev 1971, 28), on constate aisément qu’il se situe ainsi dans la lignée des théories de la dépendance initiées aussi bien par la phénoménologie de Husserl que par la théorie de la forme (Gestalt). On peut donc faire commencer l’idée structurale par ce que Husserl a conçu comme une « légalité idéale dans un tout formant une unité » (Husserl 1972, 23). En tant que système de dépendances la structure est donc proche de la théorie du tout et des parties, la méréologie. Toutefois, sous la plume de Hjelmslev, réinterprétant Saussure, les dépendances inscrivent la structure dans une épistémologie générale des sciences, alors que l’autonomie prépare la spécification d’un objet et du champ disciplinaire qui se l’appropriera. A cet égard, plusieurs contributions à cet ouvrage, et quelques-unes des discussions dont ce dernier ne garde pas la trace, semblent faire prévaloir la structuration plutôt que la structure, probablement pour afficher une distance plus sensible à l’égard de l’épisode intellectuel du milieu du siècle dernier. Il n’est pourtant pas assuré que dans cette version procédurale, qui transfère la responsabilité de la structure vers le processus méthodologique, la valence d’autonomie soit conservée : la construction des dépendances y est acquise, mais celle d’un objet scientifique spécifique pourrait alors être reléguée à l’arrière-plan, à moins qu’on ne présuppose qu’il soit déjà bien installé, ce qui est rien moins qu’évident. « Structuration » dédouane, certes, mais banalise aussi… la structure.

Mais par ailleurs Lévi-Strauss a fortement souligné l’inspiration qu’il a pu trouver dans l’ouvrage de Darcy-Thompson On growth and form(1917). Par ce biais, la notion de structure a pu être conçue en résonance avec la notion de morphologie au sens géométrico-topologique de ce terme. On conçoit alors (cf. supra) que même dans la mouvance structuraliste des années 50-60 du siècle précédent, la structure pouvait être entendue de diverses manières.

Méréologie et morphologie sont au fond deux façons de formaliser la notion plus intuitive de différence, l’une s’attachant au poids intentionnel des différents types de liage entre les parties, l’autre visant plutôt une intentionnalité éidétique et iconique, les morphologies étant susceptibles de spécifier des espèces, des genres, des cultures, et même des individus. Cette dernière expression, la différence, est, comme on le constatera, la plus généralement utilisée en accord avec l’adage greimassien : il n’y a de sens que dans la différence. Convenons de dire que, dans ce dernier contexte, la notion de structure, comprise comme le lieu de la différence, appartient au lexique grammatical, autant sémantique que syntaxique.

Quel que soit le registre que l’on choisisse, logique, géométrique, grammatical, la notion centrale est toujours celle de forme. C’est la raison pour laquelle on a pu reprocher au structuralisme d’ignorer le registre de la sensibilité, jugé plus proche des notions de qualité et d’intensité que de celle de forme. Mais, comme on le sait, aussi bien la sémiotique des passions que la grammaire tensive ou la sémiotique de la perception ont très largement répondu à cette objection. On observera que le vaste domaine de ce que nous éprouvons, s’il est sans doute générateur de sens, se présente surtout comme fait de nombreux plans d’expression, de signifiants, peut-être plus difficiles à formaliser, certes, mais donnant lieu lui aussi à des formes, plus labiles, moins réifiables (ce qui n’est pas à regretter), mais tout aussi reconnaissables, en l’occurrence ré-éprouvables.

Parmi les objections faites à la notion de structure, il faut signaler encore celle de laisser en friche les questions que la pragmatique considère au contraire comme premières, celles des actes et des pratiques. Ici encore, il est inutile de rappeler que ce champ a été très largement exploré dans le contexte de la sémiotique, sans pour autant abandonner la notion de structure. Mais par là même s’ouvre, à côté des formes déjà signalées, logiques, spatiales, grammaticales, le vaste champ des formes temporelles qui organisent les vies individuelles, les vies collectives et l’histoire. Et, eu égard aux deux manières de « structurer » les formes, ni la méréologie ni la morphologie ne semblent pouvoir exactement rendre compte des formes de processus : pratiques, stratégies ou formes de vie, toutes ces formes sont cursives et fluentes, sans espoir d’une totalisation fermée qui permettrait d’en structurer les parties, et qui, plus que d’une morphologie de type éidéique, relèvent d’une déformation continue. A cet égard, la structuration peut aussi bien se comprendre comme prisedéprise ou reprise de formes : l’avenir de la structure implique donc à cet égard non pas seulement une morphologie dynamique, comme il est en usage de dire, mais plus généralement une dynamique des déformations (méta- ou infra-morphoses), au sein desquelles, parfois et sous des conditions à préciser, des formes stables peuvent heureusement être saisies ou entr’aperçues.

Nous venons de rappeler sommairement quelques objections que l’on a pu faire à la notion de structure et indiquer à la fois les réponses effectivement données dans la pratique de la sémiotique dite structurale, et celles qui restent ouvertes. Il s’agissait ainsi d’indiquer une première cartographie du vaste ensemble de textes que nous proposons à la lecture. L’avenir de la structure n’est pas seulement l’avenir de la sémiotique comprise comme discipline singulière. Nous devons aussi signaler les nombreuses interfaces qui ont pu se construire entre la sémiotique, la sociologie, la psychologie et, bien sûr et en premier lieu, l’anthropologie. Le rapport avec les sciences naturelles, comme la biologie, est une question déjà ancienne comme le montrent les recherches en morphodynamique (Thom, Petitot). Ces interfaces génèrent de nombreux problèmes dont le plus important paraît être le suivant : comment comprendre le passage entre des disciplines possédant une sémiologie propre et affirmant par là une certaine ontologie, et une théorie du sens qui ne postule comme existants que des formes symboliques ? Il ne s’agit pas simplement d’un jeu de métalangages dont il s’agirait de trouver les positions relatives, mais plus profondément d’une décision quant à la nature de ce que l’on présuppose avant même de commencer la recherche. La notion de structure peut ici aussi servir de guide en cela qu’elle offre la possibilité de tracer un chemin fait d’analogies entre des domaines par ailleurs matériellement distincts. On peut sur ce point rappeler le modèle kantien dit de « l’analogies des phénomènes ».

Le cas de l’interface avec l’anthropologie est à cet égard particulièrement éclairant : quand l’anthropologie structurale visait des universaux de la nature humaine, l’analogie opérait, du côté de la sémiotique et chez Greimas lui-même, en universalisant la structure ; or l’anthropologie contemporaine, notamment celle dite « de la nature » (Descola) vise la structuration de la diversité des modes d’identification et de relation : il en résulte que, la nature des phénomènes visés ayant été révisée, l’analogie opère, du côté de la sémiotique, en suscitant un redéploiement des variétés des pratiques et des formes de vie. Inversement, les développements significatifs des recherches sémiotiques dans le domaine de l’énonciation ont eu pour effet, directement (Latour) ou indirectement (Viveiros de Castro), l’exploitation analogique de l’équivalent d’une composante énonciative dans le traitement des ontologies dont les anthropologues rendent compte.

Les contributions présentées ici sont disposées de telle sorte que le spectre des études sémiotiques soit le plus visible possible, en particulier quant à leurs rencontres avec d’autres champs disciplinaires, artistiques et médiatiques (littératures, cinéma, musique, télévision), sociaux, économiques, politiques ou religieux, autant que scientifiques (linguistique, anthropologie, psychanalyse, parmi d’autres). On notera en particulier la vaste question des instances énonçantes et des pratiques d’énonciation, qui fait actuellement l’objet d’un renouvellement actif et d’envergure, ainsi que les rapports de plus en plus prégnants entre la sémiotique, les sciences de la cognition et les recherches portant sur l’analyse informatique des corpus.

Du côté des problématiques théoriques ou méthodologiques mises en débat, le spectre visible est lui aussi largement ouvert : de l’immanence en question jusqu’au retour sur le signe, de la narrativité profonde à la diversité des diagrammatisations sémiotiques, en passant par l’univers modal, les passions et le monde sensible, dans ses composantes profondes, comme le rythme, ou dans ses manifestations particulières, comme l’ouïe, le goût, l’odorat ou la vue. L’avenir de la structure est également, on le sait aussi par analogie, dans la sémio-diversité.

Jean-François BORDRON et Jacques FONTANILLE
Mai 2019

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